1961 LMD 67 : Qu'est-ce que le mystère pascal ?
- 01/09/1961
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QU’EST-CE QUE LE MYSTÈRE PASCAL ?
Il n’est pas inutile de poser cette question à l’entrée d’une session qui n’aura pas d’autre objet que la célébration du mystère pascal. En somme, de quoi s’agit-il ? Ce mystère, tout mystérieux qu'il est, ne peut-on pas le définir, pour éviter soit de vider cette expression de tout contenu, soit – ce qui reviendrait exactement au même – de vouloir lui faire dire tout à la fois dans la pire des confusions.
On pourrait dresser un catalogue de ces expressions dont s’est emparée la mode – je m’en tiens à la mode ecclésiastique, peut-être moins changeante que les autres – et que chacun emploie à tout bout de champ, ce qui donne l’impression flatteuse d’être à la page, et en même temps dispense de tout effort intellectuel. Citons seulement : incarnation (dans un sens non prévu par les premiers conciles), message, mandat, catéchèse, pastorale (liturgique, des missions, des vieillards, des colonies de vacances, des scrupuleux, etc), pastorale d’ensemble.
L’expression
L’expression « mystère pascal » paraissait neuve lorsque, en 1945, le P. Bouyer la donna comme titre à un livre devenu classique. C’est ainsi qu’un ecclésiastique qui voulait se montrer à la fois aimable et bien informé lui dit un jour (c’était un peu après la sortie du livre) avoir lu avec un vif intérêt sa belle étude sur « Le mystère de Pascal ». Mais l’expression obtint très vite droit de cité. Peut-être le chemin lui avait-il été préparé par l’œuvre de Casel, connue du public français par des voies encore souterraines et indirectes. En tout cas l’expression se trouvait déjà dans la liturgie, et, précisément, dans la liturgie du mystère pascal. Arrêtons-nous un peu à ces emplois antiques et tout spontanés de notre expression. Ils nous en feront immédiatement pressentir la multivalence. En effet, nous pouvons répartir ces emplois en trois classes, qui ne sont pas absolument séparées.
1) Dans la première, les expressions sacramentum paschale, sacramenta paschalia recouvrent les sacrements célébrés à Pâques et qui nous communiquent la grâce de Pâques. Dans l’oraison qui (avant 1951) suivait la 3e lecture du samedi saint sur le sacrifice qu’Abraham, le paschale sacramentum désigne avant tout le baptême : c’est par lui qu’Abraham devient le père de toutes les nations, comme Dieu, jadis, le lui avait juré. Dans la postcommunion qu’on retrouve trois fois de suite, la nuit, le jour et le lendemain de Pâques, on demande à Dieu de rendre concordes ceux qu’il a rassasiés par les sacramenta paschalia : ce terme désigne ici tout à la fois le baptême (concordiam parat ! chante l’Exsultet) et l’eucharistie, sacrement d’unité. De même, dans la postcommunion du mardi de Pâques, qui demande que la paschalis perceptio sacramenti se poursuive dans nos âmes, il s’agit sans doute du double sacrement pascal : baptême et eucharistie.
2) Ceci fait la transition avec une deuxième catégorie de textes où le mystère pascal semble prendre un sens moins délimité, et désigner sans doute encore les grands sacrements de la Pâque, mais dans un complexe liturgique qui correspond davantage à ce que nous entendons par mystère pascal. L’oraison qui suivait jadis la 7e lecture du samedi saint commence ainsi : « Dieu qui, pour nous faire célébrer le paschale sacramentum nous instruis par les textes des deux Testaments... » ce qui semble bien concerner la célébration, de la Nuit pascale. La secrète du samedi in albis demande que, par les mysteria paschalia, nous puissions toujours rendre grâces (gratulari) « afin que l’œuvre continuelle de notre restauration nous devienne une cause de liesse perpétuelle ». Si je comprends bien ce texte difficile, le mystère pascal est ici une réalité sacramentelle qui, objectivement, continue l’œuvre du salut, et, subjectivement, nous permet d’en rendre grâces.
La relation entre les sacrements et l’œuvre historique du Christ est peut-être affirmée plus fortement – je ne dis pas plus clairement – dans la collecte du vendredi de Pâques : « Dieu qui as apporté le paschale sacramentum dans le pacte de la réconciliation humaine, accorde à nos âmes d’imiter dans la pratique ce que nous célébrons par notre profession. » Le paschale sacramentum coïncide ainsi avec la nouvelle alliance que nous avons célébrée sacramentellement et qu’il nous revient d’imiter dans notre vie quotidienne. Le paschale sacramentum est donc ici ce qui nous met en communication avec le mystère de la croix.
Tel est encore le sens de la 3e oraison d’action de grâces après la communion du vendredi saint [1] qui demande à Dieu de protéger ses serviteurs « pour lesquels le Christ (son) Fils, par son sang répandu, a institué le mystère pascal ». C’est la seule fois à ma connaissance que nous trouvons tel quel, au singulier, paschale mysterium.
3) Enfin une oraison représente, à elle seule, une dernière catégorie : celle où paschalia mysteria désignerait exclusivement la Pâque du Christ, bien distincte de la nôtre. C’est la secrète employée, elle aussi, trois fois de suite, la nuit, le jour et le lendemain de Pâques. Longtemps, les traductions courantes la trahirent en lui faisant recommander à Dieu les « offrandes sacrificielles consacrées par le mystère pascal ». Dom Botte [2] fit remarquer que le neutre initiata ne pouvait servir d’épithète à oblationes hostiarum ; et que le verbe initiare n’a jamais signifié consacrer. D’après son étude rigoureuse il semble évident que, dans cette secrète, nous demandons à Dieu que nous profite ce que nous célébrons (le pluriel neutre a généralement dans le latin liturgique ce sens indéterminé) qui a été inauguré par les mystères de la Pâque. Ici par conséquent, « les mystères de la Pâque désignent le mystère pascal pris à sa source : la passion et la glorification du Christ, dans leur unicité historique, dans leur ephapax.
Ce rapide inventaire n'aura pas été inutile s’il nous a montré que l’expression « mystère pascal » n’était pas tout à fait neuve, que nous étions familiarisés avec elle, plus ou moins explicitement, par la pratique de la liturgie, et qu’elle y connait une variété de sens qui correspond à la richesse du mystère pascal. Richesse, multivalence qui peuvent expliquer que des âges férus d’idées claires et distinctes aient un peu négligé une expression aux contours si incertains.
Avait-on oublié le mystère pascal ?
Il serait naïf de penser que le mystère pascal a été oublié pendant des siècles, et qu’ainsi nous serions les premiers à bien comprendre le christianisme. M. l’abbé Comblin, dans l’introduction de son livre sur la résurrection, qui en est peut-être la partie la plus excitante, pense que le relief pris de nos jours par le mystère pascal serait pour une grande part un effet d’optique, dû à notre déchristianisation. Dans les siècles de chrétienté, le mystère pascal aurait été tellement présent dans toute la vie qu’on ne songeait pas à l’expliciter : il imbibait en quelque sorte toutes les pratiques et toutes les dévotions. C’est parce que notre époque, privée de cette atmosphère chrétienne, est obligée de se concentrer, en quelque sorte, sur les données essentielles de la foi, qu’elle a mis en valeur le mystère pascal [3].
On peut l’admettre. Mais nous nous tromperions aussi en imaginant que dans les siècles de chrétienté le mystère pascal n'était jamais affirmé qu’implicitement. Dans un petit livre que sa ferveur n’empêche pas d’être appuyé solidement sur les textes, les PP. Motte et Hégo ont bien montré la place primordiale que le mystère pascal tient chez saint François d’Assise dans sa prière, sa vie, l'institution même de son ordre et jusque dans sa mort, qu'il n’a pas subie, mais célébrée comme une Pâque. C’est par une simplification grossière que nous voyons en lui, exclusivement, le dévot de l’Incarnation et de la Passion. Il était beaucoup plus un dévot du mystère pascal ; en particulier, la signification des stigmates est principalement pascale [4]. Et l’on a pu à juste titre traduire l’officium Passionis de saint François par le titre d’Office de Pâques. La passion du Seigneur, pour lui, c’était le passage du Seigneur, et le mot avait sans doute alors le même sens que dans la deuxième question qui précède le baptême : Credis Jesum Christum, natum et passum, où passum ne s’arrête pas à la croix, mais inclut la résurrection, c’est-à-dire désigne toute la Pâque.
Mystère pascal et dogme de la rédemption
Quoi qu’il en soit des mots, nous soupçonnons bien que la substance du mystère pascal n’a pas pu être ignorée de l’Église pendant des siècles. En ce cas l’Église aurait cessé d’être chrétienne, elle aurait cessé d’exister. Car le mystère pascal englobe, nous le pressentions et ce rapport devra préciser en quel sens, tout l’essentiel du christianisme : ce que le décret instaurant la semaine sainte appelle, dès ses premiers mots, les maxima Redemptionis sacramenta.
Précisément, ce que nous appelons le mystère pascal, la théologie classique l’appelait le dogme de la rédemption. Il est facile de voir comment, grosso modo, rédemption et mystère pascal coïncident. Même point de départ : l’humanité dans son état de péché et de mort ; même point d'arrivée : l’humanité rendue à la vie et à la sainteté. Et le passage d’un terme à l’autre s’opère par la passion et la mort de Jésus-Christ. Pourtant la différence des mots n’est pas négligeable. Les mots ne sont pas de simples étiquettes accrochées indifféremment sur des réalités ou des idées immuables. Les mots imposent aux idées des colorations affectives, leur offrent des possibilités d’association très diverses. En essayant de dégager et de comparer les résonances, les implications de deux expressions dont le contenu est à peu près le même, nous verrons mieux ce qui fait l’originalité et la supériorité du mystère pascal.
Par sa désinence même, rédemption est un mot abstrait (comme les mots désignant d'autres dogmes qui définissent pourtant des réalités bien concrètes ; le Dieu vivant. le Dieu fait homme. Nous appelons cela Trinité et Incarnation). « Mystère pascal » nous réfère à la fois à un événement, à un rite, à une fête : autant de données concrètes qui parlent à la mémoire, à l’imagination, qui mettent en branle l'activité.
Rédemption évoque donc une systématisation intellectuelle, alors que la Pâque est avant tout une réalité biblique, qui nous enracine dans l’histoire de l’ancienne Alliance.
Rédemption est un terme négatif, puisqu'il évoque la métaphore du rachat d’un esclave. Ce mot dit davantage de quoi on est délivré, – de la mort, du péché –, qu’il ne signale le terme où l’on va (et à cet égard les mots de réconciliation et de propitiation sont préférables). La Pâque, quelle que soit son étymologie véritable, évoque à la fois le passage du Seigneur dans son peuple pour le sauver, et le passage de ce peuple, qui va de l’esclavage et de l’idolâtrie au royaume de Dieu.
La rédemption est une image d’ordre juridique puisqu’elle se rattache à l’affranchissement d’un esclave, ce qui est un changement de statut juridique. C’est même une image d’ordre commercial, puisque le mot lui-même implique un rachat, le paiement d’une dette ou d’une rançon. Ne reprochons pas ce climat sordide aux seuls théologiens scolastiques. Il est curieux que le morceau le plus lyrique, le plus enthousiaste de notre liturgie, le praeconium paschale, commence en définissant le mystère de Pâques dans les termes les plus commerciaux : « Notre Seigneur JésusChrist... a payé pour nous au Père éternel la dette d’Adam et il a effacé par son sang le billet (cautionem) de la vieille offense... »
Par le fait même, la rédemption se présente comme un problème à résoudre, un problème quelque peu statique d’équilibre des forces et de répartition des bénéfices. Plusieurs données de ce problème sont classiques : comment une offense infinie peut-elle être rachetée ? Comment un seul peut-il racheter pour tous ? Comment l’innocent peutil payer pour le coupable ? Et il est malheureux que pour beaucoup de nos contemporains, ce sont en ces termes que se présente la rédemption. Car certains en sont scandalisés dans leur sens de la justice, et trouvent dans la rédemption ainsi présentée une objection insurmontable contre la bonté de Dieu. Si Dieu était vraiment Père, serait-il un comptable aussi sourcilleux, et passerait-il sa colère sur son Fils préféré ?
Dans la présentation du mystère pascal, on ne rencontre pas ces écueils. En effet notre salut y apparaît comme opéré par un acte vital et gratuit, une libre initiative de Dieu, issue tout entière de son amour miséricordieux.
La problématique commerciale où est engagée la rédemption implique deux autres inconvénients fort graves. Seule la passion du Christ semble véritablement efficace. Car seule elle est méritoire, seule elle est satisfactoire, seule elle est sacrificielle. La résurrection n’est ni méritoire, ni satisfactoire ; elle n’est sacrificielle que parce qu’elle constitue l'agrément du sacrifice ; elle semble donc extérieure à l’acte rédempteur proprement dit : elle s’y ajoute comme un heureux dénouement un peu postiche. Par suite, passion et glorification du Christ sont sinon opposées, du moins séparées. L’intelligence de la liturgie devient alors presque impossible. Je suis convaincu, pour ma part, que l’indifférence relative des chrétiens à l'égard de la Nuit pascale tient en grande partie à ce que celle-ci ne peut se comprendre que comme la célébration sacramentelle et synthétique d’une passion et d’une glorification qui forment vraiment un seul mystère. Ce qui caractérise le mystère pascal, à l’opposé de ce morcellement entre passion et résurrection (qu'on peut reprocher même à un saint Thomas d’Aquin), c’est son unité dynamique, cette liaison essentielle qu’il met entre la mort et la vie, la passion et la résurrection. Or, pour trop de chrétiens, le fait véritablement important pour notre salut s’accomplit au vendredi saint, considéré comme l’anniversaire du drame historique et pathétique du Calvaire.
Lorsqu’on passe de la rédemption au mystère pascal, l’accent se déplace complètement. Qui parle de rédemption pense d'abord à la passion et ensuite à la résurrection comme à un complément. Qui parle de Pâques pense d’abord au Christ ressuscité. La résurrection n’apparaît plus alors comme un épilogue, mais comme le terme et la fin en quoi se résume le mystère sauveur. C’est ainsi que les Apôtres prêchaient avant tout et presque uniquement le Christ ressuscité. Ce qui n’était pas évacuer la passion et la mort, car il est ressuscité des morts » ; les stigmates présentés au soir de la résurrection, la blessure de l’Agneau dans l’Apocalypse rappellent pour toujours le combat dans lequel il a remporté sa victoire.
Enfin, lorsqu’on parle de rédemption, on se situe dans le cadre de la théologie dogmatique, qui se soucie d’interpréter objectivement l’économie du salut sans trop se préoccuper de la manière dont nous pouvons y participer. Sans doute, nous savons que les sacrements nous communiquent les fruits de la rédemption, mais ils relèvent d’un autre chapitre de la théologie, voire d’un autre professeur. Le mystère pascal, lui, s’enracine dans cette Pâque hébraïque qui dénommait à la fois l’événement sauveur, unique, et sa commémoration rituelle renouvelée chaque année. Le mot mystère l’indique déjà à lui seul, puisqu’il désigne à la fois un dessein de Dieu, qui nous est révélé, et les moyens concrets par lesquels l’œuvre du salut nous est dispensée. Le mystère pascal englobe tout ce que les disciplines scolaires ont distingué sous les noms de Bible, de dogme, de sacrement et de vie mystique.
J’espère n'avoir pas trop accentué, pour les besoins de la cause, le contraste entre dogme de la rédemption et mystère pascal. Un autre auteur a perçu très vivement ce contraste. M. Louis Richard avait, publié en 1932 un livre sur Le dogme de la Rédemption [5]. Il le reprit récemment sous le titre : Le Mystère de la Rédemption [6]. Dans son avant-propos, il explique ainsi son changement de titre et d’optique :
Adopter ce terme de mystère pour la Rédemption, ce n’est certes pas répudier celui de « dogme », mais ce dernier mot, plus tardif, désigne en son sens technique la formulation, consacrée par le Magistère ecclésiastique, des mystères euxmêmes. Or, précisément en ce qui concerne ce mystère-ci, les formules dogmatiques sont multiples. Mais ces vocables anciens (rachat ou rédemption, expiation, sacrifice) ou plus récents (mérite et satisfaction) doivent être situés dans leur contexte religieux pour être compris. Ils se réfèrent directement à la mort du Christ sur la croix, sans évoquer expressément sa résurrection, victoire divine sur la mort et la puissance du mal, qui en est inséparable. Toutes ces expressions scripturaires ou traditionnelles sont des voies d’accès au même mystère. Mais quel est le foyer, lumineux et mystérieux à la fois, qui se réfracte en elles ? Les textes du Nouveau Testament nous déclarent que c’est un mystère de l’amour divin qui s’est réalisé par l’incarnation, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Ils nous invitent donc à chercher dans cette voie l’intelligence de ces expressions comme du mystère lui-même [7].
Ampleur du mystère pascal
Ainsi un théologien découvre, vingt-cinq ans après avoir écrit un ouvrage sur le dogme de la rédemption, que ce dogme est en réalité un mystère beaucoup plus ample, dont le mot même de rédemption ne recouvre qu'un aspect limité, oublieux de la résurrection. M. Richard n’aurait pas dû seulement changer le mot de dogme en celui de mystère, mais celui de rédemption en celui de Pâques. Le mystère pascal, c’est le mystère de la rédemption vu sous tous ses aspects, avec tous ses enracinements et tous ses prolongements, toutes ses résonances, bibliques, liturgiques, morales et mystiques.
Mais alors le mystère pascal s’identifie au mystère chrétien, et il n’y a plus à prêcher autre chose que le mystère pascal ? Je le croirais volontiers.
Les apôtres ont-ils prêché autre chose que la résurrection ? (Les textes où saint Paul semble affirmer qu'il n’a voulu « rien savoir sinon Jésus et Jésus crucifié » concernent le mode « scandaleux » de cette prédication, mais non son objet », cf. Co 1, 23-25 ; 2. 2-5). L’affirmation que Jésus est ressuscité, ne contient-elle pas toute la foi chrétienne ? Saint Paul le dit on ne peut plus clairement dans l’épitre aux Romains (10, 9) : « Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » (Remarquons en passant que « Jésus est Kyrios » nous est donné comme l’exacte expression verbale de cette réalité « Dieu l’a ressuscité des morts ») Enfin la fête de Pâques est toujours « la fête des fêtes », c'est-à-dire celle qui célèbre la totalité du mystère chrétien, qui ne fut que peu à peu monnayé dans la diversité des fêtes particulières : Noël, Épiphanie, Ascension, Pentecôte...
Si le mystère pascal recouvre tout le christianisme, il ne s’ensuit pas qu’on prêche le mystère pascal en prêchant n’importe quoi. Voici quarante ans, certains de mes confrères employaient le carême à prêcher sur (c’est-à-dire contre, évidement) les toilettes immodestes et les danses condamnées par le Saint-Siège. Je ne pense pas que, ce faisant, ils aient annoncé le mystère pascal (bien que, théoriquement, ce ne fût pas absolument impossible).
Le mystère pascal, c’est tout le mystère chrétien, mais ordonné autour d’un certain nœud, ou, comme disait M. Richard, d’un certain foyer, où sa lumière est plus vive, son réalisme plus dense, et à partir duquel tout s’ordonne.
Le discernement de ce centre est indispensable. Quelqu’un qui, sans l’avoir discerné au moins implicitement, prêchera sur le mystère de la lumière et le mystère de l’eau, risque de déformer et de mutiler le mystère pascal tout autant sinon plus que celui qui le réduit à une apologétique juridique du rachat, ou à des objurgations moralisantes concentrées sur le sixième commandement.
La structure du mystère pascal
Le schéma du mystère pascal comporte trois articles qu’il convient de distinguer, à condition de ne pas les séparer, sans quoi on dissout le mystère pascal, qui ne subsiste que dans leur liaison.
Article I. C’est la mort qui est en situation.
Article II. La vie jaillit de la mort.
Article III. C’est là l’œuvre de Dieu.
Ces trois articles se vérifient aux trois niveaux du mystère pascal (Pâque des Hébreux, Pâque du Christ, Pâque des chrétiens), mais de façons différentes.
Article I. Une situation de mort
Le peuple de Dieu est acculé à la mort, et aucun facteur humain ne peut l’en délivrer. De même on peut dire que tous les fils d’Adam, nés fils de colère, sont astreints à la condamnation et à la mort.
Quand il s’agit du Christ, s’il est vrai que, extérieurement et juridiquement, il est condamné à mort, en réalité il offre volontairement sa propre mort et en fait un sacrifice : « On ne prend pas ma vie. C’est moi qui la donne. J’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre » (Jn 10, 8). Texte capital, non seulement parce qu’il affirme le libre vouloir du Christ devant la mort, mais parce qu’il établit un lien formel entre la mort du Christ et sa résurrection. C’est la résurrection qui prouve la liberté du Christ dans sa mort. La résurrection n’est pas seulement l’agrément du sacrifice. Elle est la preuve que cette mort, apparemment imposée, était un sacrifice volontaire.
Article II. La vie jaillit de la mort
Aussi est-ce dans le cas du Christ que l’article II se réalise en plénitude, qu’il est parfaitement vrai que la vie jaillit de la mort. Mais ce n’est pas par un processus naturel (comme pourrait le faire croire, interprétée trop strictement, l’allégorie du grain tombé en terre). Cette vie ne succède pas seulement à la mort comme le printemps succède à l’hiver. Cette vie sort de la mort : la mort engendre la vie. Et non par un simple jeu de bascule, d’alternance, de compensation. Sans quoi, prêcher le mystère pascal serait aussi banal que de dire : « Après la pluie le beau temps. »
Cette vie qui sort de la mort n’est pas seulement l’effacement de la mort, ce n’est pas le retour à l’état antérieur. La résurrection, qui est le terme et la fin du mystère pascal, n’est pas une réanimation. Le Christ ne ressuscite pas pour re-mourir, comme Lazare. Ressuscité, la mort n’a plus sur lui d’empire, il vit à jamais d'une vie nouvelle, d’une vie divine, il est assis dans la gloire, à la droite de Dieu.
Il n’en est pas de même dans la Pâque des Hébreux. Ici, vraiment, la vie succède à la mort, ou plutôt à la menace inéluctable de mort ; on ne peut pas dire que la vie surgit de la mort. Plus qu’une résurrection, il y a une création. Ce qui n’était pas un peuple est devenu un peuple, grâce à l’alliance. La Pâque du peuple hébreu ne comporte pas seulement le passage de la mer Rouge, mais aussi la traversée du désert, l’alliance du Sinaï, et l’entrée dans la terre promise.
On sait d’ailleurs que pour tous les exégètes actuels, c’est en expérimentant ce passage du néant à l’être, en tant que peuple, par l’action de Yahvé, que les Hébreux se seraient élevés à la notion beaucoup plus difficile et plus abstraite du Dieu créateur.
La Pâque des chrétiens reproduit d'une certaine manière la Pâque des Hébreux en ce qu’on passe de ce qui était un non-peuple, à ce qui est un peuple, le peuple de l’alliance. Mais ici, comme chez le Christ et grâce à lui, la vie jaillit de la mort, la mort au péché engendre la vie de grâce, le vieil homme détruit donne naissance à l’homme nouveau.
Nous avons bien autre chose et bien davantage qu’un rétablissement dans l’état ancien : quod mirabiliter condidisti, mirabilius reformasti.
Il nous faut encore insister sur ce point, relativement au Christ. Il y a ici, me semble-t-il, tout un domaine que la théologie classique n'a pas suffisamment élaboré. Il reste à faire la théologie du Christ ressuscité. En effet nous nous imaginerions volontiers que le Christ, après avoir fait un douloureux séjour sur la terre – comme une nuit dans une mauvaise hôtellerie – a simplement regagné le ciel, une fois sa mission accomplie, le Père l’ayant restauré dans tous les privilèges antérieurs. Nous avons du mal à admettre que le Christ a gagné quelque chose à la résurrection, et nous sommes un peu gênés par la parole de saint Pierre, disant que Dieu, en le ressuscitant, « l’a fait Messie et Seigneur, Christ et Kyrios » (Ac, 2, 36). De même, est-il dit (1 Co 15, 45) que « Dieu l’a fait Esprit vivifiant » et cela confirme la remarque de saint Jean (7, 39) : « II n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. »
Lorsque Jésus demande à son Père dans la prière sacerdotale : « Maintenant, Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais près de toi, avant que le monde fût » (Jn, 17, 5), Jésus ne demande pas un simple retour, une simple restitution. Cette gloire dont sa personne divine jouit éternellement, elle va être une nouveauté pour sa nature humaine et, par suite, pour la nôtre. La gloire, non pas du Verbe, mais du Verbe Incarné, est une acquisition, un gain de la Pâque ; une acquisition et un gain qui nous seront communiqués, au fur et à mesure que, par le baptême et par une vie digne du baptême, nous serons associés à la Pâque du Christ.
Il en découle une dernière conclusion, c’est que la Pâque du Christ continue ; elle se parfait chaque jour. Elle ne sera achevée que lorsque le nombre des élus sera complet, lorsque le corps du Christ aura atteint sa stature parfaite. Ceci est important à faire comprendre aux fidèles : la Nuit pascale, avec ses baptêmes et ses renouvellements, n’est pas une commémoration stérile. Elle fait progresser, si l’on peut dire, la Pâque du Christ total.
Article III. C'est là l’œuvre de Dieu
Le caractère miraculeux, mystérique de ce passage de la mort à la vie implique un troisième élément, essentiel lui aussi : c’est là l’œuvre de Dieu. C’est un mystère qui dépasse toutes les prévisions humaines, dans lequel se déverse la miséricorde gratuite et incompréhensible du Créateur. Que de fois le répète-t-on dans le Pentateuque : c’est Dieu qui a fait tout cela « à main forte et à bras étendu ». Moïse le dit sous une forme négative aux Hébreux qui hésitent à s’engager : « Yahvé combattra pour vous : vous, vous n’aurez rien à faire » (Ex, 14, 14). Le récit du passage de la mer Rouge nous montre en effet que c’est Yahvé qui fait tout : sous la forme de l’Ange de Dieu et de la colonne de nuée il guide, encadre, protège le défilé des fugitifs et c’est lui-même qui souffle sur les eaux, qui enraye les roues des chars égyptiens, qui culbute les poursuivants. Et le chapitre 14 de l’Exode se conclut ainsi : « Israël fut témoin de la promesse accomplie par Yahvé contre les Égyptiens. » C’est là le thème du cantique de Moïse, qui rend grâces à Yahvé en lui attribuant directement toute la victoire. Et ceci sera signalé brièvement mais fortement dans des psaumes de délivrance qui deviendront des psaumes de la Passion, de la Pâque : « Telle est son œuvre » (conclusion du Psaume 21). « C’est là l’œuvre de Yahvé, ce fut merveille à nos yeux » (Ps 117, 23 ; cf. 108, 27).
Les bases de la typologie pascale
On ne saurait trop insister sur ce troisième article que j’ai placé en dernier. C’est lui qui fait du mystère pascal un mystère, plein d’inattendu, qui doit susciter sans cesse notre admiration, notre contemplation, notre action de grâces. C’est lui qui explique à la fois la typologie du mystère pascal et sa continuation par les sacrements. Le plan de Dieu, l’économie du salut, l’institution sacramentelle, « telle est son œuvre » unique et multiforme.
Ce troisième article a encore une très grande importance pour signaler que le mystère pascal n’est ni une vérité éternelle, ni le perpétuel retour d’un cycle naturiste, bien que les Hébreux aient repris (et transformé) des rites naturistes pour le commémorer. C’est d’abord une réalité historique. C’est une intervention libre et personnelle de Dieu dans l’histoire. Et c’est pourquoi aucune théorie, aucune théologie n'en rendra compte exhaustivement. Il demeure un mystère, librement accompli et librement révélé par Dieu, et il s’exprime beaucoup moins mal par une histoire, des symboles et des rites, que par des discours.
J’ai parlé de typologie. Celle-ci ne consiste pas à cueillir au hasard quelques détails pittoresques rapprochés avec plus ou moins d’ingéniosité. On voit les excès de cette méthode – ou de cette absence de méthode – chez certains Pères qui voient la croix dans le moindre bout de bois, le Christ dans le moindre caillou, le baptême dans tous les puits et les points d’eau rencontrés sur les chemins de la Bible. La typologie ne consiste pas dans un rapprochement d’objets, mais dans un parallélisme de structures dynamiques. Le mystère pascal n’est anticipé et préfiguré, il ne se trouve à l’état de type que là où l’on rencontre ces trois éléments : la mort – engendrant la vie – par une intervention spéciale de Dieu.
La mer Rouge est typologique, parce qu’elle est à la fois mort pour les Égyptiens et vie pour les Hébreux, et parce qu’elle s’est ouverte sur l’ordre de Dieu. L’agneau pascal est typologique non pas d’abord parce qu'on l’a égorgé et mangé, mais parce qu’il a sauvé les Hébreux de l’Exterminateur, par une décision de Dieu. La manne est typologique parce qu’elle a sauvé les Hébreux de la famine, en plein désert, par une intervention de Dieu. Le rocher est typologique, parce qu’il a sauvé les Hébreux de la soif par un miracle. On pourra fignoler la typologie en la poursuivant dans les moindres détails ; il s’agira alors plutôt d’illustrations allégoriques que de typologie proprement dite. La typologie de la Pâque ne repose que sur cette base, mais elle y repose solidement : le parallélisme de tel ou tel événement biblique avec cette structure essentielle : la mort engendrant la vie par une intervention merveilleuse de Dieu.
Ceci nous permet de résoudre une difficulté à laquelle se heurte tout catéchète et tout prédicateur novice. On voit bien dans l’Exode la typologie des sacrements, de notre propre Pâque. La mer Rouge évoque bien le baptême (du moins le baptême par immersion) ; l’agneau pascal et la manne représentent bien l’eucharistie. Mais en quoi la Pâque des Hébreux préfigure-t-elle la Pâque du Christ, dans laquelle on ne voit ni peuple asservi, ni traversée de la mer, ni marche au désert ? Si, au lieu de chercher à voir la signification typologique dans le parallélisme des détails matériels, on la recherche dans le parallélisme des situations et des comportements, la difficulté est éliminée.
Comment prêcher le mystère pascal
Bien entendu, il ne peut être question de présenter aux fidèles, dans sa nudité, ce squelette du mystère pascal. La première qualité d'une catéchèse pascale c’est d’être concrète. Ne remplaçons pas la scolastique spéculative par une néo-scolastique biblique et liturgique. Mais cette épure du mystère pascal doit structurer nos catéchèses. Trop souvent aujourd’hui, par crainte d’une systématisation intellectuelle, on va se perdre dans un chaos d'images et de figures, et on prend trop facilement l’absence de rigueur doctrinale pour une mentalité mystérique digne des Pères de l’Église : et puisque c’est du mystère, semble-t-on parfois penser, inutile de chercher à mettre de l’ordre dans ce discours. Ce serait là du rationalisme, qui ruinerait le caractère homilétique de notre prédication.
Mais si le schéma que nous proposons est rigoureux, on peut remarquer qu’il est assez dépouillé pour pouvoir embrasser quantité d’éléments divers, et se réaliser à des plans différents de l’histoire et de la doctrine. On peut donc demander aux pasteurs et aux prédicateurs de ne pas laisser passer une seule année, un seul Carême, sans prêcher le mystère pascal. Nous pensons que si la Semaine sainte et surtout la Nuit pascale rénovées ont obtenu un succès moindre qu’on n’aurait pu l’espérer, c’est parce qu’on n’a pas encore assez prêché le mystère pascal. Beaucoup trop de prêtres se sont imaginé avoir tout fait en expliquant une fois pour toutes les cérémonies dans leurs traits principaux. Ils ont pensé que c’était cela, prêcher le mystère pascal, et qu’on ne pouvait songer à recommencer cela sans se répéter et sans ennuyer.
En réalité, on peut – et je crois qu’on doit – prêcher le mystère pascal tous les ans. Mais une telle prédication peut aussi se renouveler chaque fois. Elle peut parcourir à peu près tout le champ de la doctrine chrétienne, d’autant plus que le mystère pascal transcende les distinctions scolaires et si tardives entre dogme et morale, sacramentaire et spiritualité, exégèse et apologétique. Encore une fois, prêcher le mystère pascal, c’est prêcher tout le christianisme, mais non pas n’importe comment.
Tout d’abord c’est, quel que soit le sujet qu’on traite, respecter un certain ordre des valeurs que nous indique la structure du mystère pascal telle que nous avons essayé de la dégager. Ensuite c’est montrer, sans insistance lassante, mais nettement, le lien de ce sujet particulier avec l’essentiel du mystère pascal ; ou plutôt c’est montrer comment ce sujet n’est qu’un cas particulier, une application ou un prolongement de ce mystère central et primordial. Enfin, s’il n’est pas nécessaire de raconter chaque année en détail l’épopée de l’Exode, ni de faire chaque année une mystagogie exhaustive du cierge pascal et de l’eau baptismale, il convient d’illustrer le sujet de l’année par des allusions rapides aussi bien à la Bible qu’à la liturgie. Ainsi, chaque année, on préparera les fidèles à mieux vivre la semaine sainte, non pas comme un reflet de celle de l’an passé, reflet un peu plus pâle chaque fois, mais comme une célébration toujours nouvelle, toujours actuelle, dont on explore un peu davantage chaque année le mystère inépuisable.
Le mystère pascal, principe unifiant de la catéchèse
Pour conclure, je voudrais signaler qu’une telle prédication, qui a pour pôle le mystère pascal, présente deux grands avantages pour l’éducation de la foi – la foi des fidèles –, mais aussi la nôtre.
Tout d’abord, si nous voulions être francs, nous devrions avouer que le répertoire intellectuel et doctrinal de notre foi est singulièrement mêlé et hétéroclite. Chez la plupart des fidèles le bagage chrétien est un conglomérat d’obligations cultuelles, de pratiques coutumières, de dévotions variées, d’interdits sexuels et – en tout dernier lieu – de quelques images bibliques guère prises au sérieux, et de quelques dogmes dévitalisés, mal compris et mal reliés entre eux. La méditation et la prédication constante du mystère pascal met de l’unité et de l’ordre dans ce tohubohu. Car le mystère pascal est en même temps au centre de notre foi et au carrefour du dogme et de la piété, du mystère et de la pratique, je crois l’avoir dit plutôt vingt fois qu’une. On peut même apprécier l’importance et la valeur d’une dévotion selon sa proximité plus ou moins grande du mystère pascal On s’apercevra ainsi que le chemin de croix ou le rosaire sont des dévotions primordiales ; mais le dimanche, la messe, le baptême, le viatique, la vigile pascale ne sont pas des dévotions : ce sont les assises mêmes de la vie chrétienne parce qu’ils ne font pas autre chose que célébrer la Pâque.
Une telle prédication est encore unifiante d’un autre point de vue. Devant le renouveau biblique et liturgique actuel, les fidèles d’âge moyen éprouvent un malaise peu conscient mais profond. On ne leur propose pas une seule religion, mais deux religions, très différentes. D’une part, la religion du catéchisme et, trop souvent, de la prédication : sèche, catégorique, moralisante, passéiste, mais qui paraît la plus sûre ; et la religion du missel et de la Bible : optimiste, ouverte au sens de l’histoire, concrète et même poétique, mais qui semble moins sérieuse.
En prêchant le mystère pascal nous réalisons l’unité. Car nous prêchons le dogme central du christianisme ; nous le prêchons sans le mutiler puisque le mystère pascal implique nécessairement le problème du mal, le dogme du péché originel, et ne voit la vie nouvelle que comme le fruit d'un combat ; nous prêchons la croix glorieuse, mais la croix ; nous prêchons les fondements solides d’une morale à la fois exigeante et enthousiasmante.
Nous montrons l’actualité toujours présente de ces vieilles histoires bibliques qui sont autre chose que des contes pittoresques. Nous mettons au centre de la religion la figure glorieuse du Kyrios Jésus. Mais au lieu d’une religion rétrospective et archéologique nous prêchons – dans 1a plus solide continuité avec la tradition du Nouveau Testament et des Pères – une religion tournée vers l’avenir, vers « les cieux, d’où nous attendons ardemment, comme sauveur, le KyriosJésus-Christ » (Phil., 3, 20). Jésus-Christ hier, aujourd’hui et dans les siècles ; Jésus Christ derrière nous, au milieu de nous et devant nous, voilà ce que contient le mystère pascal.
Aimon-Marie Roguet
(Aimon-Marie Roguet (1906-1991), dominicain, a été fondateur et co-directeur du Centre de pastorale liturgique, co-directeur de La Maison-Dieu de 1945 à 1971. Cet article est paru dans La Maison-Dieu 67, 1961, 5-22. Il a été repris dans La Maison-Dieu 300, 2020, 17-33, consacrée aux "grands articles" de la revue.)
[1]. Cette oraison a été introduite dans notre missel par l’Ordo de 1956. Mais elle figurait comme collecte pour le lundi saint dans le sacramentaire gélasien ancien (éd. Mohlberg, n° 334). Elle est utilisée actuellement comme oraison de Tierce pour le samedi saint au rite ambrosien. Ces précisions m’ont été communiquées par M. l’abbé Jounel.
[2]. B. Botte, « Paschalibus initiata mysteriis », Ephemerides Liturgicae, 1947, p. 77-87.
[3]. Joseph Comblin, La Résurrection, essai, Éd. Universitaires, ParisBruxelles, 1958, p. 19-28.
[4]. I.-E. Motte et. G. Hego, La Pâque de saint François. Éd. Franciscaines, 1968.
[5]. L. Richard, Le dogme de la Rédemption, Paris, Bloud et Gay, « Bibliothèque catholique des Sciences religieuses », 1932.
[6]. L. Richard, Le mystère de la Rédemption, Tournai, Desclée et Cie, « Bibliothèque de théologie », 1958.
[7]. Id. p. 1-2 (les mots soulignés le sont par l’auteur).
Présentation de l'article d'A.-M. Roguet par Isaïa Gazzola dans LMD 300 (2020/2), 13-15.
Sous le titre général « La liturgie du mystère pascal. Renouveau de la Semaine sainte », La Maison-Dieu publiait, dans les numéros 67 et 68 de l’année 1961, l’ensemble des travaux de la session liturgique organisée par le CPL à Versailles (28-30 août 1961) ayant pour thème « La crise de la Semaine sainte ». Dix ans après la restauration de la Veillée pascale et cinq ans après la promulgation de la nouvelle Semaine sainte, il semblait en effet opportun de réfléchir sur les problèmes posés par cette réforme liturgique. Selon la méthode de travail du CPL, « la pratique concrète, avec tous ses problèmes, est confrontée à l’authentique tradition de l’Église » [1], et c’est ainsi que le comité de rédaction de la revue présente les conférences, en les regroupant autour de deux parties : « I. Une synthèse théologique, historique et pastorale ; II. Les Jours saints » [2].
La synthèse commence par l’exposé d’Aimon-Marie Roguet [3] qui, ouvrant la Session, s’interrogeait sur le sens et l’importance du « mystère pascal », d’où le titre de l’article dans la Revue : « Qu’est-ce que le mystère pascal ? ». Après la réflexion fondatrice et féconde d’Odo Casel [4], ainsi que l’ouvrage marquant de Louis Bouyer [5], l’expression « mystère pascal » n’apparaît plus comme une nouveauté. Au contraire, l’auteur de l’article remarque, avec un brin d’humour et de critique, qu’elle pourrait figurer désormais dans le « catalogue dont s’est emparée la mode » du langage ecclésiastique courant.
Nous sommes, à ce moment-là, deux ans avant la promulgation de Sacrosanctum concilium, la Constitution sur la liturgie qui, dans un acte prophétique, consacre l’expression « mystère pascal », en inaugurant ainsi sa réception dans la théologie exprimée par le concile Vatican II. À presque soixante ans de distance, alors que nous avons été plongés, comme dans un bain ecclésial, dans cette théologie, l’avertissement d’A.-M. Roguet garde toute sa valeur, pour nous qui lisons cet article aujourd’hui. Car, par un emploi routinier – en théologie, en liturgie, en catéchèse –, nous pouvons risquer de réduire ou de figer la « variété de sens » de l’expression « mystère pascal » dont la terre nourricière est la parole de Dieu et dont les fruits puisent à la sève même de l’action liturgique.
Aussi, l’intérêt de l’article est, tout d’abord, celui d’inviter à rechercher la signification profonde de l’expression « mystère pascal » dans la tradition longue de la liturgie – qui cultive le champ de la mémoire de l’Église –, ainsi que dans sa pratique. En ce sens, les Prænotanda ou « Notes doctrinales et pastorales » des Rituels promulgués à la suite du concile Vatican II constituent aujourd’hui l’aboutissement d’une tradition qui ne s’arrête pas, mais se poursuit par la mise en œuvre de la liturgie, en se vérifiant sans cesse dans le hic et nunc de la communauté qui la célèbre.
Dans la réciprocité irréductiblement en tension entre lex orandi et lex credendi, A.-M. Roguet démontre, d’ailleurs, « pour les besoins de la cause, le contraste entre dogme de la rédemption et mystère pascal », « l’originalité et la supériorité » de ce dernier. Son raisonnement, tout en paraissant daté sur certains points, ainsi que la méthode qu’il met en œuvre, soulignent l’importance d’une vigilance théologique permanente, constamment renouvelée pour un juste aggiornamento lorsqu’il s’agit d’entreprendre une réflexion en théologie. Ce type d’approche conduit ainsi l’auteur de l’article à reconnaître que « le mystère pascal recouvre tout le christianisme… tout le mystère chrétien », d’où l’importance de discerner ce qui constitue le centre du mystère pascal, « le foyer à partir duquel tout s’ordonne ». Ce centre comporte la structure dynamique du kérygme chrétien : « la mort, engendrant la vie, [advient] par une intervention merveilleuse de Dieu ».
Opérer ce discernement a des conséquences sur la vie même de l’Église et son action pastorale, en ce qui concerne les sacrements, la prédication et la catéchèse. En effet, à la lumière du mystère pascal, la vie sacramentelle ne peut être appréhendée et dispensée que comme une continuation, un prolongement ou une manifestation de l’« intervention libre et personnelle de Dieu dans l’histoire », de son œuvre « unique et multiforme », et non comme un pouvoir à exercer. En outre, ayant pour « principe unifiant » le mystère pascal, la prédication et la catéchèse doivent avoir la parole de Dieu et la liturgie pour références. On croirait apercevoir ici, de manière proleptique, la réflexion du magistère la plus récente au sujet de la centralité de la parole de Dieu [16] et de la dimension mystagogique et kérygmatique de toute catéchèse [17].
Cela montre combien l’article que l’on propose ici reste actuel et pourquoi sa lecture peut se révéler toujours enrichissante.
[1] « Sommaire », LMD 67, 1961, p. 3.
[2] Ibid., p. 4.
[3] Aimé Georges Martimort retrace, de manière saisissante et approfondie, le parcours humain et intellectuel de celui qui, avec Pie Duployé, partagea la direction du Centre de pastorale liturgique naissant ; cf. Aimé Georges Martimort, « Le Père Aimon-Marie Roguet (1906-1991) », LMD 187, 1991, 97-136.
[4] Dom Casel (1886-1948). « La doctrine du mystère chrétien », LMD 14, 1948.
[5] Louis Bouyer, Le mystère pascal, Paris, Cerf, « Lex Orandi » 4, 1945, 472 p. (5e édition revue et augmentée, 1960, 478 p.). Cette dernière édition a été republiée récemment : Louis Bouyer, Le mystère pascal, Paris, Cerf, « Bibliothèque du Cerf », 2009, 480 p.
[6] Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini, 52.
[7] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, 163-168.
Sacrosanctum Concilium