Extraits de l'interview de Dom Jean Pateau (Famille Chrétienne n° 2272 du 31 juillet au 6 août 2021).
Comprenez-vous la tristesse et le choc de beaucoup de fidèles attachés à la forme extraordinaire ?
Oui, je les comprends et je les rejoins. Depuis la parution du motu proprio Traditionis custodes, beaucoup se tournent vers les monastères en attendant une parole d'apaisement. Je dois même avouer que la tristesse ne touche pas que les fidèles attachés à la forme extraordinaire. Beaucoup dans l'Église manifestent une réelle tristesse et une incompréhension devant un texte rude et sévère. Que faire ? Notre devoir est d'appeler à la confiance, confiance en Dieu, confiance en l'Église, confiance envers le Saint-Père.
Comprenez-vous «l'angoisse» du pape liée au rejet par certains du Concile ?
L'état d'angoisse, de souffrance du pape François a été partagé par beaucoup d'évêques, de prêtres et de fidèles attachés tant à la forme ordinaire qu'à la forme extraordinaire, et ce depuis longtemps. Angoisse devant le fait que le sacrement de l'eucharistie, sacrement de l'Amour par excellence, devienne comme le sacrement de la division, tant entre les deux formes qu'au sein même de l'une ou l'autre forme. Angoisse devant le rejet par certains fidèles de la réforme liturgique ou du concile Vatican Il. Angoisse devant le refus de certains prêtres de concélébrer avec leur évêque, pour la messe chrismale en particulier. Angoisse devant le refus de communier de certains fidèles au cours d'une messe en forme ordinaire. Angoisse aussi devant le mépris exprimé par de nombreux liturgistes envers la forme extraordinaire ou ceux qui la célèbrent. L'Église ne peut s'enorgueillir de cela. Les responsabilités sont largement partagées tant de la part de ceux qui ne veulent pas entendre l'appel des fidèles, que de ceux qui manquent à leur devoir d'enseigner leur troupeau ; de ceux aussi qui s'approprient le droit de dire et de faire n'importe quoi sans ouvrir leur coeur aux demandes légitimes de leurs pasteurs.
L'unité du corps ecclésial a été blessée, dès les premiers temps de la réforme liturgique. Les légitimes et diverses sensibilités liturgiques n'ont pas été suffisamment écoutées et ont été exploitées «pour creuser des écarts, renforcer les divergences et encourager les désaccords qui nuisent à l'Église, lui barrent la route et l'exposent au péril de la division».
Si ce constat est vrai, il n'appelle cependant pas une réponse sans distinction. Les fidèles proches de la Fraternité Saint-Pie X parlent de «vraie Église», de «vraie messe». Ce n'est pas le cas dans d'autres lieux de célébration de la forme extraordinaire. Si le motu proprio invite les évêques à un discernement, et c'est heureux, beaucoup ne se retrouvent pas dans les reproches du Saint-Père et les ressentent comme injustifiés. On doit les comprendre.
Quel est le sens profond de l'obéissance au pape en l'espèce ?
Pour obéir, il faut vouloir écouter, entendre, comprendre. Rejeter ce texte serait une grave erreur, une injustice à l'égard du Saint-Père. Chacun doit corriger dans son comportement ce qui doit l'être, se dire: «Que veut nous dire Dieu à travers ce texte ?» Ainsi se restaurera la confiance sans laquelle rien ne sera possible. L'obéissance doit être aussi intelligente, simple et prudente. Il est trop clair, en ce domaine où les passions sont exacerbées, qu'une obéissance aveugle pourrait nuire au vrai bien de l'Église. Il est légitime, et le Saint-Père y invite ailleurs, qu'il y ait dans l'Église des lieux de paroles, des lieux où s'exprimer avec une vraie liberté. La célébration liturgique ne peut en être exclue. La France a connu une longue guerre liturgique.
Comment ne pas recommencer ?
Je crois malheureusement que la guerre liturgique n'a jamais vraiment cessé. Deux camps s'observent et comptent les points. Il faut sortir de ce combat qui épuise l'Église, les prêtres et les fidèles et qui nuit à l'évangélisation, oeuvre à laquelle tous sont appelés. Une vraie paix liturgique tiendra à l'exercice d'une réelle paternité des évêques à l'égard des demandes légitimes de tous les fidèles, à une pleine fidélité de la part des fidèles à l'égard de leurs pasteurs. Les échos reçus de gestes et de paroles d'évêques, les marques de sollicitude pastorale, de tous les points du monde, depuis la publication du motu proprio suscitent une authentique espérance.
Qu'est-ce que cette décision va changer dans la vie de l'Église ?
[...]
J'attends des liturgistes un regard objectif et accueillant à l'égard du rite antique. On ne peut vraiment connaître sans comprendre et aimer. Le Saint-Père souligne la nécessité d'une célébration de la liturgie en forme ordinaire conforme au Missel. C'est là un précieux soutien aux évêques qui, depuis bien longtemps, ont capitulé sur ce point.
Sera-t-il entendu ?
Célébrant habituellement en forme extraordinaire, je continuerai à célébrer dans les deux formes, en latin et en français, dans l'immense action de grâces pour la fidélité du Christ venant à moi à travers la diversité de la liturgie. Il ne me semble pourtant pas possible, pour le bien des fidèles et devant la diminution du nombre de prêtres, beaucoup plus sensible en proportion dans la célébration selon la forme ordinaire, de se résoudre définitivement à un écartèlement, à une tension de l'unique rite romain entre deux formes, entre l'adoration du Corps et Sang du Christ réellement présent sur l'autel et le service de l'assemblée. L'Église doit recevoir les attentes de jeunes, prêtres et laïcs, qui manifestent par leur attachement à la forme extraordinaire que la réforme liturgique n'est pas aboutie, qu'un chemin reste encore à parcourir dans la paix et pour la paix. Il est temps que les idéologies quelles qu'elles soient cessent de donner le ton, et n'aient plus le dernier mot dans la célébration des sacrements. Il est temps de construire des ponts. Les communautés monastiques et religieuses ont un rôle à jouer en ce domaine.
Sacrosanctum Concilium