La pénitence / réconciliation
Quand l’Église célèbre la réconciliation...
« Au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu ! » (2 Corinthiens 5, 20)
L’Église n’a de cesse d’inviter ses propres membres à la réconciliation ou, plus précisément à se laisser travailler par l’Esprit pour être réconciliés avec le Père et avec tous les hommes. Il n’est pas anodin qu’il y ait une Prière eucharistique (et même deux) dite pour la réconciliation, il s’agit là d’une dimension essentielle à la vie chrétienne :
Maintenant que ton peuple connaît un temps de grâce et de réconciliation, tu lui donnes dans le Christ de reprendre souffle en se tournant vers toi, et d’être au service de tout homme en se livrant davantage à l’Esprit Saint [1].
Cependant, le mot réconciliation n’épuise pas, à lui seul, toute la profondeur théologale qui est en cause. D’ailleurs le livre liturgique – le Rituel[2] – dans lequel l’Église précise la manière de célébrer, a pour titre « Célébrer la pénitence et la réconciliation ». Dans les Orientations doctrinales et pastorales[3] de ce Rituel, on parle même de conversion, de pénitence, de pardon et de réconciliation :
Chacun de ces mots peut, d’une certaine façon, être utilisé pour désigner la réalité en cause ; mais il faut cependant noter qu’aucun, à lui seul, ne peut l’exprimer de façon adéquate. Conversion marque d’abord le changement radical d’orientation de toute la vie. Pénitence exprime l’ensemble des actes de l’homme par lesquels ce changement d’orientation s’opère et fructifie tout au long de sa vie. Pardon renvoie à l’initiative de Dieu. Réconciliation désigne surtout le but, et le résultat de tout le processus : l’amitié renouée entre Dieu et l’homme.
Parler seulement de conversion ou de pénitence risque de centrer l’attention uniquement sur les efforts de l’homme. À l’inverse, parler seulement de pardon risque de conduire à ne voir que le don de Dieu, en omettant ce qui relève de la démarche de l’homme. Enfin, parler de réconciliation seulement, c’est affirmer trop vite comme chose acquise ce qui ne se réalise qu’au terme d’un processus. Pour être réconciliés, il ne suffit pas que Dieu veuille pardonner le pécheur ; il ne suffit pas que le pécheur regrette ce qu’il a fait ; il faut que pardon et repentir se rejoignent (Rituel n° 5).
[1] Prière eucharistique pour la réconciliation I (Préface).
[2] Édition Chalet-Tardy, 1991.
[3] Il s’agit des préliminaires du Rituel : texte théologique et pastoral définissant comment l’Église comprend le sacrement et les conséquences à en tirer sur la manière de faire.
Réconciliation mais aussi pénitence
La liturgie, c’est-à-dire la manière dont l’Église célèbre, est théologale. En d’autres termes, celle-ci exprime la foi de l’Église et l’imprime en nous. Ainsi en est-il aussi de la célébration de la pénitence et de la réconciliation qui invite l’homme pécheur à reconnaître la miséricorde infinie de Dieu avant ce qui, de notre fait, nous sépare de lui. Si la réconciliation ne va pas sans la pénitence, cette dernière ne se conçoit qu’à cause même du pardon de Dieu.
En effet, la pénitence n’est pas à entendre au sens étroit d’une punition qu’il faudrait honorer pour plaire à Dieu, mais plutôt d’une démarche qui marque notre désir de mieux correspondre à son amour, pour nous approcher davantage de lui en assumant nos faiblesses et nos manques. La pénitence exprime de manière concrète la conversion à laquelle Dieu nous appelle.
Sur cet aspect, la parabole de l’enfant prodigue est évidemment très éclairante. Et la liturgie le montre bien : que ce soit dans la préparation pénitentielle de la messe où l’assemblée se tourne vers le Christ « envoyé par le Père pour guérir et sauver les hommes » avant de l’implorer, ou que ce soit dans le sacrement où les pénitents « confessent l’amour de Dieu en même temps que leurs péchés ».
Sortir d’une logique marchande
Cette manière de célébrer conduit donc à aborder nos péchés, non pas comme une check-list de contrôles de bonne conduite, mais comme une réalité mise en lumière par Dieu qui pardonne. C’est l’amour de Dieu pour nous qui révèle notre péché. La conscience du péché n’est pas un préalable à la rencontre de Dieu, c’est exactement le contraire, comme le montre le récit de la rencontre de Jésus avec la femme adultère : la rencontre du Dieu tout amour nous fait reconnaître nos faiblesses et nous conduit à la conversion.
Ainsi, la célébration de la pénitence et de la réconciliation n’est pas le lieu où Dieu efface l’ardoise de nos dettes, comme si le Seigneur comptait, additionnait et nous demandait de « rendre » point par point. La pratique des tarifs de pénitence, instaurés au haut Moyen-Âge, a – de ce point de vue – conduit à une compréhension erronée. Alors qu’ils avaient été inventés pour réguler la pratique dans un esprit de justice et d’égalité pour tous, ils ont fini par faire entendre qu’il fallait « acheter » son salut dans une comptabilité donnant-donnant. Non ! La confession n’est pas le « solde de tout compte » ; il nous faut sortir d’une logique marchande. Dieu le premier nous aime sans compter et nous a offert son pardon sans limite par la croix de son Fils ; à nous de le saisir et de nous convertir – grâce à lui – pour répondre à sa miséricorde. Là encore, la liturgie l’exprime parfaitement car le premier signe du pardon des péchés est le baptême (ce que nous affirmons dans le Credo : « Je crois en un seul baptême pour la rémission des péchés ») et l’Église, depuis de nombreux siècles, encourage le baptême des petits enfants qui n’ont pas encore péché.
Diverses manières de vivre la pénitence/réconciliation et de la célébrer
Le Rituel[4] donne plusieurs pistes pour vivre et célébrer la pénitence - réconciliation, tant celle-ci constitue une part importante de la vie chrétienne, enracinée dans le mystère pascal du Christ. C’est pourquoi les chrétiens sont invités à la déployer de diverses manières dans une pratique quotidienne, personnellement et solidairement : pardon mutuel, partage, entraide, lutte contre l’injustice, engagement apostolique, prière, etc. Et, comme l’a fortement soulignée la Lettre aux catholiques de France (1997), c’est la célébration – la liturgie – qui donne sa pleine portée théologale à ce que nous sommes appelés à vivre quotidiennement avec nos frères et sœurs[5]. C’est pourquoi l’Église demande aussi aux fidèles de célébrer la pénitence et la réconciliation. Là encore, plusieurs modes sont proposés[6] et chacun a sa valeur propre : « ils sont des expressions complémentaires d’une même réalité qu’aucune forme à elle seule ne peut prétendre épuiser dans sa totalité… (Même si) le sacrement en constitue le sommet et la clé de voûte. »
En effet, la pénitence et la réconciliation se célèbre d’abord dans la prière quotidienne, en particulier dans la Liturgie des Heures offerte à tout le peuple de Dieu (Cf. la prière du soir, vêpres). Elle se célèbre aussi dans des célébrations dites pénitentielles non sacramentelles que propose le Rituel et qui ont encore trop peu été explorées dans nos communautés (mis à part la célébration des Cendres pour l’entrée en Carême) et qui « ont valeur en elles-mêmes comme révélant le caractère ecclésial de la pénitence »[7]. Elle se célèbre aussi dans la préparation pénitentielle au début des célébrations eucharistiques ou autres. Etc.
Quant au sacrement, il se décline plus particulièrement sous trois formes, liées les unes aux autres : le baptême, l’eucharistie et la réconciliation sacramentelle.
- Le premier sacrement qui remet les péchés est bien le baptême : « Vous êtes maintenant baptisés : le Dieu tout-puissant, Père de Jésus, le Christ, notre Seigneur, vous a libéré du péché et vous a fait renaître de l’eau et de l’Esprit Saint… »[8]
- Le deuxième est l’eucharistie que nous célébrons pour la rémission des péchés, ce qui est rappelé au cœur même de chaque eucharistie à la fin du récit de l’institution par les paroles mêmes de Jésus : « Ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle qui sera versée pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. » À dire vrai, cela n’est pas très étonnant. Car si le baptême est le sacrement par excellence de la rémission des péchés, alors il en est de même pour l’eucharistie qui en est le prolongement, l’accomplissement au sein de l’Initiation chrétienne (baptême – confirmation – eucharistie) et régulier dans la pratique dominicale.
- Enfin le troisième sacrement, dont l’histoire fut assez mouvementée : le sacrement de la pénitence et de la réconciliation, encore appelé Confession, qui constitue comme un déploiement du baptême et un renouvellement de la grâce baptismale. Durant près d’un millénaire, la confession sacramentelle régulière n’existait pas comme telle : les premières communautés chrétiennes avaient instauré un « second baptême », comme une deuxième chance pour ceux qui avaient péché gravement après le baptême, tandis que par ailleurs pouvait exister une direction de conscience, privée mais non sacramentelle (notamment chez les moines). C’est à partir du VIIIe siècle que se développa très progressivement la pénitence par confession réitérable offerte à tous. Le succès de cette pratique est telle au Moyen-Âge que le Concile de Latran IV (1215) impose la confession annuelle en même temps que la communion eucharistique annuelle à Pâques. Le Concile de Trente (1551) insistera sur la confession secrète faite au prêtre avec l’aveu des péchés. Ce rapide survol historique montre, au moins, que ce sacrement s’inscrit directement dans la filiation du sacrement de baptême dont il constitue comme un déploiement. Le Concile Vatican II a remis en valeur cette filiation et a proposé deux formes complémentaires : la forme individuelle et la forme communautaire. La première « manifeste que le pardon rejoint chacun en ce qu’il a de plus personnel »[9] ; la seconde « manifeste plus clairement la nature ecclésiale de la pénitence »[10] et se décline eu deux modes : célébration communautaire avec confession et absolution individuelles d’une part, et célébration communautaire avec confession et absolution collectives dans certain cas limités prévus par le Droit, d’autre part.
[4] Orientations doctrinales et pastorales n° 8, voir aussi n° 6, 7, 12.
[5] Voir IIIe partie, § 3 « Préciser nos lignes d’action ».
[6] Orientations doctrinales et pastorales n° 17.
[7] Ibidem n° 51.
[8] Monition dite par le ministre du baptême juste après celui-ci.
[9] Orientations doctrinales et pastorales n° 26.
[10] Ibidem n° 34.
La démarche sacramentelle
Le sacrement n’est pas seulement un événement ponctuel ni une simple préparation à l’eucharistie. Il s’inscrit dans un processus de conversion : celle à laquelle tout disciple de Jésus est appelé. C’est pourquoi ce sacrement est proposé de manière plus particulière durant le temps de Carême (et celui de l'Avent), doit être accompagné d’une préparation personnelle et communautaire et conduire à mener une vie de converti. La célébration elle-même se décomposant en quatre étapes significatives :
- S’accueillir mutuellement (pénitent et prêtre) et se tourner ensemble vers le Seigneur ;
- Écouter la parole de Dieu qui nous engage à la conversion ;
- Confesser l’amour de Dieu en même temps que notre péché ;
- Accueillir le pardon de Dieu pour en être les témoins auprès de tous.
Nous avons déjà souligné l’importance de « confesser l’amour de Dieu en même temps que notre péché ». Soulignons, pour conclure, cette autre insistance du dernier Concile : puisque seul Dieu peut nous révéler notre péché, il n’est pas de démarche vraie qui ne soit accompagnée d’une écoute de la parole de Dieu. Quelle que soit la forme, y compris dans la confession individuelle. Manifestement, nous avons encore des efforts à faire sur ce point mais il y va de la vérité du sacrement célébré et de la compréhension du mystère de la réconciliation.
Philippe Barras
Célébrer la réconciliation
Claude Duchesneau a publié quatre très courts articles dans la revue Célébrer n°284 (Centre national de pastorale liturgique, éd. du Cerf, 1999) qui peuvent aider à mesurer les enjeux de la célébration du sacrement de péntience et réconciliation :
- Accueillir les bruits et les attentes du monde
- Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ
- Plusieurs démarches sont possibles
- Être témoin de la réconciliation
- Actes du Colloque à paraître -
Sacrosanctum Concilium